Terça-feira, 19 de Junho de 2018
ISSN 1519-7670 - Ano 19 - nº991
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FEITOS & DESFEITAS > LE MONDE

Robert Solé

20/04/2004 na edição 273

‘La cour d’appel de Paris se prononcera le 12 mai sur l’extradition de Cesare Battisti. Faut-il remettre cet Italien à la justice de son pays, qui l’a condamné à la prison à vie par contumace pour des meurtres et des braquages commis à la fin des années 1970 quand il était l’un des responsables des Prolétaires armés pour le communisme ? Beaucoup de lecteurs du Mondedoivent se le demander avec une certaine perplexité, après avoir lu dans leur journal, ces dernières semaines, des informations un peu contradictoires et des points de vue diamétralement opposés.

Résumons. Arrêté à Milan en 1979, Cesare Battisti a été condamné, lors d’un premier procès, à douze ans et dix mois de réclusion. Mais il devait s’enfuir de sa prison romaine et faire un long séjour au Mexique, avant de s’installer en France en 1990.

Première demande d’extradition l’année suivante : elle est refusée, au nom de l’engagement pris par François Mitterrand en faveur des anciens militants d’extrême gauche italiens ayant rompu avec le terrorisme. Battisti, qui gagne sa vie à Paris comme gardien d’immeuble, deviendra un auteur de romans policiers.

Nouvelle demande italienne en 2004, fondée sur le jugement définitif de la cour d’appel de Milan condamnant à la perpétuité l’ex-prolétaire armé. Le gouvernement Raffarin ne s’estime pas tenu par la ‘jurisprudence’ Mitterrand : Battisti, âgé de 49 ans, est alors arrêté le 10 février et incarcéré en vue de son extradition. Aussitôt, des intellectuels et des hommes politiques français se mobilisent en sa faveur. Philippe Sollers devient son ‘parrain’, le Conseil de Paris le place sous ‘la protection de la Ville’. François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste, lui rend même visite à la prison de la Santé, avant qu’il n’obtienne une mise en liberté sous contrôle judiciaire.

Le Monde du 4 mars prend position dans un éditorial intitulé ‘Le droit pour Battisti’. Il y invite la cour d’appel de Paris à ‘respecter l’autorité de la chose jugée’en refusant l’extradition, comme elle l’avait fait en 1991. ‘On veut espérer’, affirme l’éditorial, que la cour ‘respectera l’engagement de la France à l’égard des anciens activistes italiens, pris par François Mitterrand’. Et il conclut : ‘L’écrivain italien – qui serait emprisonné à perpétuité s’il était extradé vers l’Italie – a été jugé par contumace, sur la base de déclarations de repentis, sans preuves définitives, pour des faits vieux aujourd’hui d’un quart de siècle, et sans possibilité de recours. Autant de circonstances en contradiction évidente avec la Convention européenne des droits de l’homme. (…) Cela devrait suffire. Sauf à soumettre Cesare Battisti à un jugement politique que rien ne saurait justifier. Sauf à admettre que l’Europe du droit et des libertés cède le pas à celle des connivences idéologiques.’

C’est le romancier italien Erri De Luca, cité dans l’éditorial, qui avait donné le ton, dénonçant dans Le Monde du 23 février ‘le cadeau’ que la France s’apprêterait à faire à une droite italienne assoiffée de ‘vengeance infinie’. Deux jours plus tard, était publié un autre point de vue, tout aussi sévère, de l’écrivain Daniel Pennac, qui s’adressait à Battisti : ‘Je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais lu et je ne vous aurais certainement pas suivi dans l’engagement armé de votre jeunesse. Cela me laisse d’autant plus libre de vous dire combien j’ai honte de ce que mon gouvernement est en train de vous faire…’

Des lecteurs n’ont pas manqué de réagir. Jean-Pierre Serre (Paris) ironise sur la rédemption par l’écriture : ‘Lorsqu’un assassin écrit des romans, il devrait être dispensé de prison ? C’est bien ça qu’on nous propose ? Qu’en pensent les lecteurs du Monde qui ne sont pas romanciers ?’ Raphaël Cleursen (courriel) s’étonne d’une prescription à géométrie variable : ‘Vous écrivez dans l’éditorial du 4 mars : ‘Ce fantôme-là ne menace personne.’ Eichman, Barbie, Touvier ne menaçaient plus la société, fallait-il les laisser en liberté ?’

Mais ce sont surtout des lecteurs italiens qui ont manifesté leur amertume. ‘Votre totale méconnaissance des ‘années de plomb’ et du traumatisme qu’elles ont représenté pour tous les Italiens m’a écœurée’,affirme Giovanna Taranto (Lyon), précisant qu’elle appartient à la génération de 68, n’a jamais voté à droite et abhorre le gouvernement Berlusconi. ‘Je ne comprends pas, ajoute-t-elle, pourquoi certains ont payé (cher, parfois, mais avec dignité) pour des actes qu’ils ont revendiqués et d’autres devraient s’en tirer par une pirouette. Il est parfaitement malhonnête de faire croire que l’extradition de Battisti n’est demandée que par la droite italienne, en soulignant à maintes reprises, dans vos articles, que le ministre de la justice Castelli appartient à la Ligue du Nord, un parti complètement discrédité.’

Pour sa part, Tommaso d’Amico, de Crozet (Ain), affirme : ‘J’ai été très choqué par votre éditorial. Ce mépris pour la magistrature italienne est atterrant. Si M. Battisti a été jugé par contumace, c’est parce qu’il n’a pas voulu se défendre et qu’il s’est enfui pour éviter les conséquences de ses actes. Vous laissez entendre que la raison en était l’absence d’un procès véritablement équitable. Qui vous autorise à émettre de tels jugements sur un pays où les principes d’Etat de droit sont les mêmes qu’en France ? (…) Pourquoi le terrorisme envers les Italiens est-il moins grave que celui envers les Français ? Qu’auriez-vous écrit si le Royaume-Uni avait refusé d’extrader un des responsables des attentats de la station de métro Saint-Michel ?’

Le Monde a mis quelque temps à se rendre compte que sa position sur l’affaire Battisti, influencée par celle d’intellectuels parisiens, choquait profondément la gauche italienne, presque unanime. Il ouvre alors ses pages à plusieurs points de vue très sévères de journalistes et magistrats transalpins. Dans son numéro du 30 mars, il précise la ‘doctrine Mitterrand’ de 1985 : les lecteurs découvrent qu’il y en a deux… l’une excluant les crimes de sang, l’autre n’en parlant plus. Le même jour, dans des correspondances de Rome, le journal approfondit ses informations précédentes, en les rectifiant au besoin.

Il n’est plus question, comme dans l’éditorial du 4 mars, d’accuser la justice italienne d’avoir ‘imputé sans sourciller à Battisti deux meurtres, commis le même jour, à la même heure, à Milan et à Venise’. On précise que la cour d’appel de Milan a condamné l’ancien militant pour quatre ‘homicides aggravés’, que celui-ci avait ‘pris part matériellement à trois d’entre eux, tuant lui-même dans deux des cas’, et qu’il avait ‘prémédité, décidé et revendiqué’ le quatrième.

Le Mondedu 2 avril donne néanmoins la parole à Cesare Battisti qui commente l’inexplicable cauchemar’qu’il est en train de vivre : ‘Oui, j’étais bien membre d’un groupe armé, comme le furent des milliers d’autres jeunes à cette époque, et je n’étais ‘chef’ de personne. Ayant perdu confiance dans la justice de mon pays, je me suis évadé pour m’exiler à l’étranger. Je fus ainsi jugé en mon absence, sans aucune possibilité de me défendre, sans avoir jamais pu parler à l’avocat. Dans ces conditions, je fus condamné à la prison à vie sur la parole dictée des ‘repentis’, qui furent acculés à négocier leur peine.’

Cinq jours plus tard, toujours dans les pages Débats, plusieurs personnalités (Pierre Vidal-Naquet, Edgar Morin, Stéphane Hessel et Madeleine Rebérioux) prennent sa défense, avec l’argument suivant : ‘Que Cesare Battisti et les autres Italiens menacés d’extradition par le gouvernement français soient coupables ou non des faits qui leur sont reprochés par la justice italienne ne nous regarde pas. Nous ne prétendons pas non plus donner de leçons de démocratie à l’Italie, mais en nous opposant fermement à ces extraditions, nous voulons faire respecter la parole donnée par la France à ces Italiens qui se sont réfugiés sur son sol pour fuir les poursuites liées aux violences des années de plomb.’

Que dira la cour d’appel de Paris le 12 mai ? Et qu’en dira Le Monde ? L’éditorial qu’il ne manquera pas de faire sera certainement lu à Rome avec beaucoup d’attention. Car l’affaire Battisti, au-delà de sa complexité juridique, ne concerne pas seulement le droit d’asile, la prescription et le pardon : elle illustre aussi les ressentiments des Italiens à l’égard de la France. Une sœur latine à la fois très proche et très lointaine, volontiers hautaine, qui les a rarement pris au sérieux.’

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