Quinta-feira, 14 de Dezembro de 2017
ISSN 1519-7670 - Ano 19 - nº970

PRIMEIRAS EDIçõES > LE MONDE

Robert Solé

Por lgarcia em 31/07/2002 na edição 183

LE MONDE

"Libertinage estival", copyright Le Monde, 27/7/02

"Les lecteurs étaient avertis dès le mercredi précédent : Le Monde daté 21-22 juillet allait publier ?une nouvelle érotique signée Emmanuel Carrère?. Le jour même, en première page, on précisait que c?était ?un texte à ne pas mettre entre toutes les mains?. Difficile d?échapper à cette mise en garde… considérée par certains lecteurs comme une hypocrite incitation à lire et, d?abord, à acheter le journal.

?Le Monde que je lis chaque soir n?a pas besoin, pour assurer ses ventes, de ces désolantes plaisanteries de vieux gamin vicelard?, écrit Antoine Cozian (Nantes). Plus virulent, Pascal Vanier (courriel) estime que ?Le Monde a besoin d?argent l?été.? Il ajoute : ?Une telle valise d?imbécillités dans votre pseudo-roman ne mérite plus que je vous achète.? Réaction similaire de Bruno Bonduelle, lecteur de Marcq-en-Bar?ul (Nord) : ?Ce n?est plus de l?érotisme ni de l?aimable libertinage, mais du racolage sordide. J?attends la fin de l?été pour acheter à nouveau votre quotidien car je crains qu?il ne tombe dans les mains de mes enfants.?

Laurent Greilsamer, rédacteur en chef chargé des opérations spéciales, fait valoir trois arguments :

1) Il n?a pas été demandé à Emmanuel Carrère un texte érotique, mais un texte sur le voyage, thème retenu pour les nouvelles de cet été. L?écrivain a choisi lui-même ?d?émoustiller un peu les lecteurs?, selon son expression, en écrivant à l?intention d?une voyageuse dans le train Paris-La Rochelle.

2) Personne n?était contraint de lire cette nouvelle, dont le caractère éventuellement choquant avait été indiqué. Elle était présentée à part, sous une forme encartée, avec une signalétique ?X?. Un article en dernière page expliquait la démarche de l?auteur en la situant dans son ?uvre.

3) Commander des nouvelles à des écrivains conduit forcément à se placer dans une démarche littéraire. Par respect pour les auteurs, ces manuscrits ne peuvent être lus avec les seules lunettes du journaliste.

Le Monde s?est donc retrouvé avec un texte embarrassant, dans lequel il était lui-même mis en scène. Le diabolique Carrère avait intitulé sa nouvelle L?Usage du ?Monde?, détournant ainsi le titre du fameux livre de Nicolas Bouvier. Rien n?obligeait le journal à publier cette nouvelle, mais la refuser lui aurait valu une accusation de censure. Après des débats internes, le oui l?a emporté. Pour la plus grande joie d?un lecteur de Nancy, Michel Perrut, qui écrit : ? Merci pour votre nouvelle qui m?a emporté dans ce troublant voyage au pays du désir. Je ne prendrai plus le TGV sans penser à ?elle? dorénavant. Bravo l?artiste bien sûr, mais aussi bravo Le Monde qui a osé !?

Plusieurs lecteurs, qui ne partagent nullement cet enthousiasme, s?en prennent à la qualité du texte. ?Comment avez-vous pu nous imposer une nouvelle érotique aussi pitoyable, aussi infantile ??, demande Dominique Dormier de Chantemerle-les-Blés (Drôme). ?Je ne viens pas protester contre l?érotisme, mais contre la médiocrité de l?exercice en cause?, ajoute en écho Alain Collerot (Paris). Et Antoinette Gillet (courriel) : ?Comme on dit en Franche-Comté et sans doute aussi ailleurs, Emmanuel C. est un branlotin. Que les Nouvelles de l?été, souvent un vrai plaisir, soient polluées par l?exhibitionnisme facile de cet honnête petit auteur me fait craindre le pire : Le Monde devient-il un loft ? De grâce, épargnez à vos lecteurs l?ennui de l?impudeur.?

Jacqueline Ferreras (Paris) n?est pas plus tendre : ?M?est avis qu?Emmanuel Carrère n?a rien compris des femmes ni de la mécanique subtile du désir (à son âge, c?est grave !). Qu?est-ce que c?est que ce fantasme de manipulation mégalomaniaque d?adolescent attardé ?? Cette lectrice nous a envoyé un autre courrier deux jours plus tard après avoir lu dans Le Monde un reportage sur le voyage Paris-La Rochelle. Car le journal avait pris le parti de suivre l?affaire en allant voir comment réagissaient les lecteurs-voyageurs… ?Décidément, écrit-elle, le déraillement est encore plus grave que je ne l?avais imaginé ! Deux envoyés spéciaux, rien que ça ! Le Monde est bien riche, vraiment ! Mais non, pourtant, j?ai reçu il y a quelques jours une lettre dans laquelle Jean-Marie Colombani nous expliquait la nécessité d?augmenter le montant de l?abonnement. Il parlait aussi d?une ?exigence de rigueur et d?excellence? (?). Y aurait-il d?autres filatures tout aussi importantes en vue ? Pour éviter les jalousies entre collègues, je suppose, ou bien les missions sont-elles tirées à la courte paille ? En attendant, je vais très sérieusement repenser la question de l?abonnement.?

Ce reportage, dont Le Monde aurait pu se dispenser, n?a pas servi Emmanuel Carrère. On y découvrait que l?auteur s?adressait à une personne réelle. Toute la subtilité de la fiction s?en trouvait remise en cause. L?habile spécialiste des faux-semblants s?exprimait en quelque sorte au premier degré. L?écrivain ne nous menait pas en bateau : il prenait le train. Déçu de constater que la destinataire de sa nouvelle n?était pas dans le TGV, il avait fait lui-même le voyage, comme pour s?en consoler. Double flop puisque, au lieu de lire sa nouvelle, les voyageurs faisaient des mots fléchés…

Sachant que Le Monde est lu par plus de deux millions de personnes, un lecteur parisien, Georges Riffault, nous pose une question de fond : ?Peut-on, au titre des vacances, et pour flatter quelques lecteurs de plus, tout se permettre, tout écrire et tout décrire ? Est-ce que, dans le cadre d?un journal comme le vôtre, un écrivain, parce qu?il a acquis une certaine notoriété, peut s?autoriser le franchissement de certaines frontières et nous faire partager ses fantasmes et, en quelque sorte, les imposer à un public si vaste ??

L?érotisme et la pornographie sont dans l?air du temps. Le Monde semble s?y aventurer avec plus de gêne que d?audace. Ce ne sont pas ses excès qui frappent – d?autres font plus et beaucoup mieux – mais ses apparentes contradictions. Le même journal peut, à trois jours d?intervalle, publier un texte ?à ne pas mettre entre toutes les mains? et affirmer solennellement son ?respect pour les valeurs du christianisme? (Le Monde du 24 juillet). Volontiers moralisateur dans ses commentaires, infatigable donneur de leçons, il a l?air de s?encanailler entre deux sermons."

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